Fait d’hiver
Où dormir ?
Un couple sort d’un restaurant bruyant pour s’engouffrer aussitôt dans une ruelle sombre et déserte. Je lui emboîte le pas, murmurant d’une voix assourdie par la fatigue: « - Pourriez-vous m’aider d’une petite pièce, s’il vous plaît ? ». L’homme, couvert d’un manteau strict et chaud, jette un coup d’oeil furtif vers la vitrine d’un magasin. Eclairé par le réverbère, je me vois jeune, robuste, le visage carré, coiffé d’une couverture de laine sombre qui m’enveloppe les épaules comme un immense châle. L’homme refuse d’entendre ma timide prière. D’une main vigoureuse, il serre la jeune femme contre lui et l’entraîne d’un pas décidé. Mon apparence l’effraie. Les cloches de l’église Saint-Merri sonnent onze coups. Rue Saint-Martin, quelques passants se hâtent, la tête penchée en avant pour se protéger du vent glacial de cette nuit de Décembre.
Je suis le couple à distance avec le secret espoir de me glisser le moment venu à l’intérieur de l’immeuble... Mais quand je me précipite pour bloquer la porte, il est trop tard ! Un cliquetis électrique verrouille déjà l’entrée de la résidence. La lumière orangée des lampadaires à iode teint les nuages bas et lourds. Il va neiger. Je suis transi. Où trouver un peu de chaleur jusqu’à l’aube ? Les métros sont en grève, les bouches d’aération sans chaleur. Impossible depuis l’ordre de grève lancé par l’ensemble des syndicats de la RATP et de la SNCF, de rejoindre le local aménagé par la municipalité pour les sans-abri. J’avance comme un somnambule avec l’espoir d’être ramassé par le service d’ordre. Aurais-je la force d’atteindre l’église Saint-Merri. Je me suis endormi là hier, au poste de police, sur un banc de bois, dans une cellule, au chaud. Après une interminable discussion avec un jeune tagger. Un évènement m’empêche de marcher jusqu’aux berges de la Seine; de ne pas me laisser happer par l’eau grasse, noire et enveloppante: je suis membre actif du comité des sans-logis d’Ivry et après de multiples tractations avec la municipalité, le comité a obtenu un immeuble racheté par l’état. Nous sommes quarante à réhabiliter nous-mêmes le building. Nous allons le découper en appartements, en ateliers. Depuis six mois, ce projet me tient debout, et la semaine dernière, il a pris corps ! Dans huit jours, je travaillerai huit heures par jour aux enduits de douzaines de murs d’appartements... Enfin, un vrai boulot! Pour quelque temps du moins. Le soir, même sans chauffage, j’en ai pris l’habitude, je dormirai sur le chantier, sous mon toit, chez moi. La DDASS l’a promis, l’a signé.
Je suis épuisé.
Non, tu ne dois pas t’asseoir sur un banc. Tu ne dois surtout pas t’endormir ! Marche et occupe-toi l’esprit. Fais le bilan de ta journée, par exemple. Plutôt positive, ma journée. Le matin, j’ai attendu le collègue du comité devant la bibliothèque de l’Arsenal. A cause de la grève des transports, il m’a emmené à Ivry à mobylette. Après le rendez-vous avec l’architecte bénévole, je suis rentré à pied vers le centre de Paris. J’aime Les halles et le quartier Latin. j’y reviens toujours. La rue est vivante dans ce secteur. Il y a du spectacle et les touristes sont généreux. Je me marre à zieuter les banlieusards depuis le début de cette grêve interminable. Ils marchent, le regard paumé. La cité leur est devenue illisible; ils tournent en rond comme des fourmis affolées dont un enfant malveillant aurait écrasé la fourmilière. C’est fou comme cette grève les fait gamberger! Dans leur regard, j’aperçois comme un sentiment de compréhension pour la pauvre cloche. Ses repères foutent le camp, au bosseux. Il a peur du dérèglement de la machine. Sans son moyen de transport, le voilà un peu le cul sur le pavé. Il craint que demain, se soit son toit qu’on lui enlève. Il fouette le bosseux ! Le désordre l’humanise. Il me sourit. Moi, j’ai l’expérience ! Le vide, le désert, l’abandon, moi le laissé-pour-compte dans les poubelles du libéralisme, je pratique tous les jours.
Pendant la soirée, les voitures sont restées imbriquées, comme d’énormes pavés au camaïeu gris, luisant sous la pluie, polluant l’air et bloquant les carrefours de la capitale. Malgré l’heure tardive, l’air des rues en est encore vicié. Je respire mal. Plus de poire à asthme ! Pas un sou pour m’en procurer une chez un pharmacien. Derrière Beaubourg, je m’effondre sur une demi-borne usée par le temps et m’adosse au mur de l’immeuble pour me réchauffer les reins. Quelques personnes sortent d’une projection de film. Je pourrais peut-être me glisser à l’intérieur de la salle, me cacher dans les toilettes et dormir sur la moquette entre deux rangées de fauteuils. Je me concentre sur les quatre portes identiques, prêt à bondir... Mais personne ne sort. Je suis peut-être arrivé trop tard ? J’ai peut-être croisé les derniers spectateurs ?
Je repense souvent à ce soir d’automne, au moment de la débauche. Je fermais mon placard. Le patron, le geste navré, une enveloppe. Une augmentation ? ai-je plaisanté. C’était ma feuille de licenciement. J’étais pas mécontent de ces vacances forcées et inattendues. Je me suis inscrit à l’ANPE, le sourire aux lèvres. « - Quoi ? Typographe... Pas ça au répertoire. Quelle formation avez-vous ? - J’ai appris sur le tas, chez un patron. Et puis, j’ai le brevet technique. - Pas de qualification ? Mauvais, ça. - Mais je suis bon travailleur. J’ai des certificats.». S’en foutent !
Je conduisais les gosses à l’école; je cuisinais; j’ai même construit des lits superposés aux jumeaux. La menuiserie, j’aime bien; le jardinage aussi. J’ai fait, ça et là, des petits boulots, au noir comme tout le monde.
Et puis il y a eu l’inscription au RMI, le parcours du combattant, battu d’avance. Avec un tel revenu, comment honorer les loyers, les impôts, la pension alimentaire ? Heureusement que Mamie s’est merveilleusement occupé des enfants. Et puis il y a eu les vêtements élimés, la faim, la crasse, la honte devant les jumeaux. Comment expliquer à mes bout’chou que papa n’a pas eu de chance, que maman n’a pas été compréhensive ? Comment leur offrir l’image d’un père courageux quand je passe mon temps à m’adresser des reproches, à analyser chaque instant de mon parcours de chômeur professionnel, chaque réplique des disputes avec Josiane ? Quel grain de sable a grippé la machine à bonheur ? Je ferme les paupières. Une minute de repos, pas davantage. Avec ce froid, si je m’endors, je suis foutu. Les yeux clos, j’envisage un instant ma mort, en accepte l’augure. Mais l’image des jumeaux jouant avec les fleurs en plastic devant ma tombe déclenche un réflexe de survie. Je soulève soixante-huit kilos endoloris et déambule devant le cinéma. Je proposerai au comité d’emprunter un tracteur à la mairie. Je retournerai les cinq mille mètres-carré de terrain pour y cultiver des légumes. On aura toujours de quoi bouffer ! Je m’inscrirai à des stages de formation à l’informatique...
Aussi près du but, si tout venait à foirer ? Non, impossible. Il n’y a pas de raison de désespérer. Pourquoi voir tout en noir ? Je me pose sur la borne pour laisser le vertige se dissiper. Pour faire diversion, je me complais à imaginer le jeune couple de tout à l’heure montant l’escalier de l’immeuble. L’homme caresse les fesses de la femme et se retourne pour s’assurer que personne ne l’a vu. Il plaque alors la fille contre le mur et glisse la main sous la veste de fourrure, sous le chemisier. La fille se dégage en riant. Son visage est sans grâce mais j’imagine un corps de déesse. Maintenant, le couple se déshabille dans la chambre à coucher. La femme disparaît dans la salle de bains. La suivrai-je ? Oui. Je pousse délicatement la porte. La femme prend sa douche, derrière le rideau. Rapide débat intérieur. Tirerai-je ce rideau ? Non ! J’attendrai en me lavant les dents. Elle sortira d’elle-même, tremblante, dévoilant sa nudité frileuse. Je l’envelopperai d’une serviette-éponge et caresserai ses reins, ses fesses. Cette bouffée de sensualité m’oppresse. Je change de scénario. Je suis dans la chambre et observe dans le miroir de l’armoire Louis XVI ma gueule rasée de près. Satisfait, j’éteins la lumière, me glisse à tâtons dans les draps tièdes, en éprouve le soyeux sur ma peau frigorifiée. Les jumeaux dorment dans la chambre voisine. Je me colle contre Josiane et plaque les mains sur ses seins en pâte à modeler. Un chien aboie au loin... Non, tout près. Merde, je m’étais endormi ! Merde !
Je bondis, galope autour du lampadaire, me bat le corps à grands gestes tout en accompagnant du regard un chien noir qui traverse la rue. Le bâtard pénètre en trottinant sous le porche d’une façade XVIIIème et disparaît dans la pénombre. Je lui emboîte le pas, comme ça, histoire de bouger. Plus j’avance, plus l’obscurité s’accentue. Je cherche la boîte d’allumettes dans la poche de mon manteau, craignant un instant que la doublure élimée, trouée par endroits, ne l’ait laissée échapper ! Mon pied rencontre quelque chose de mou qui détale en poussant un hurlement de douleur. Les pleurs du chien me guident vers la cour. Mes pas résonnent sur le plafond voûté du porche. J’avance et me heurte soudain, à un grillage hérissé de fils de fer. Chiot! Je saigne, je jure, tâtonne et trouve le battant d’une sorte de porte. Je craque une allumette, aperçois à mes pieds de vieux sacs de jute, soulève le cadenas crocheté dans de gros cavaliers, fait glisser la porte grillagée et pénètre dans un chantier.
J’ai vraiment la scoumoune ! De l’hôtel particulier, il ne reste que la façade, étayée par une impressionnante architecture de poutres enchevêtrées. Plus d’appartement où dormir, plus de toit ! Rien qu’un immense terrain vague sur lequel je devine dans l’ombre la présence d’une bétonnière et d’une grue. Çà et là, des caisses, des sacs de plâtre et au loin, une cabane où dormir, au moins dormir, à l’abri. J’avance prudemment, n’osant pas craquer une nouvelle allumette. Quand on n’est plus rien, le moindre bien devient précieux; quand on se sent de trop partout, même sur un chantier vide, on essaie de se rendre invisible.
Le vent transperce les vêtements, pique la peau. Si près du refuge, je ressens une lassitude qui me coupe les jambes. Mon corps ne m’obéit pas plus qu’un appareil électrique aux piles déchargées. La cabane paraît inaccessible. J’inhale une grande bouffée d’air et jette mon poids en avant comme si je plongeais dans une eau noire. Je sens quelque chose de dur, tâte et rassuré, tourne la poignée. Rien à faire ! Je m’arc-boute, pousse avec l’énergie du désespoir. La porte résiste en haut et en bas, deux fois verrouillée. Et je n’ai même plus mon couteau suisse pour forcer la serrure. J’ai dû l’échanger, il y a huit jours, contre deux couvertures de laine. J’envisage un instant de retourner à la sortie des cinémas; les portes à battants s’ouvriront peut-être... Mais tout en moi refuse de continuer. J’arpente le chantier, fouine. Un endroit, vite, quelque chose, une caisse, des cartons, n’importe quoi pour m’y sentir au chaud, là maintenant, tout de suite; dormir un peu avant le matin, avant l’arrivée des ouvriers.
Je bute sur un obstacle mou, me penche; ma main s’enfonce. Un gros rouleau de vieille moquette traîne là, douce; une promesse de tiédeur ! Une aubaine. Juste à temps. La neige commence à tomber. Finalement, j’ai de la chance dans ma dèche. Je déroule le pan de moquette, sort de mon sac une deuxième couverture, me couvre les jambes, m’allonge à la limite de la surface molletonneuse et de la terre argileuse, saisis d’une main la moquette et, d’un coup de reins, m’en enveloppe comme d’une gaine protectrice. Je soulève la tête pour regarder par la lucarne, au bout du boyau de laine. La neige, de plus en plus épaisse, scintille dans le faisceau des réverbères au loin, vers la rue du Renard. Le molleton me renvoie une douce chaleur qui envahit mon corps transi. J’aimerais tant qu’on me berce, comme les jumeaux que je promenais autrefois en kangourou, l’un devant, l’autre dans le dos. Il y a si longtemps. Quel âge a Jean-Rémi maintenant ? Quatre ans, quatre ans et demi ? Demain, deux rendez-vous, l’un devant le café Beaubourg avec l’architecte, l’autre... Quelle heure déjà ? Je ne me rappelle plus. Il faudra sortir l’agenda. J’y inscris tous mes déplacements, mes rencontres, comme autant de maillons me reliant à leur vie.
Comment Josiane les éduque-t-elle, mes petits ? Ils ont probablement un beau-père maintenant. Il leur apprend à devenir de bons petits soldats du pouvoir. Josiane m’ignore. Je n’ose plus les appeler. Je n’ose plus croiser leurs regards. J’aurai pourtant d’étonnantes histoires à leur raconter, aux jumeaux; des qu’on ne trouve pas dans les livres. Des conseils pratiques aussi, utiles pour le sombre avenir qui se profile devant eux. Un père, son rôle, c’est d’être un passeur, non ? Mon père à moi, il est SDF. Non, ils ont dû m’inventer un métier fabuleux. Mon père, on le voit jamais. Il n’a pas le temps. Il est cosmonaute. Mes amours ! Comme mes bras sont vides ! Comme je me reproche mon absence. Je voudrais tant me racheter. Me voir beau dans votre regard. Respirer votre odeur, votre chaleur; serrer votre poignet encore potelé dans ma main. Le plus cruel, c’est de ne plus entendre votre rire, vos disputes; de ne pas signer vos bilans trimestriels. Bientôt, bientôt. Je vais sortir de ce merdier, mes trésors, c’est juré. La chaleur est oppressante. Je me sens à l’étroit, cherche une position confortable. La moquette relâche son étreinte. L’air froid pénètre dans la gaine. J’ai froid. Pas le courage de reprendre l’opération dés le début, dérouler la moquette, me retrouver à découvert sous la neige, nu comme un pain de glace. Je préfère me caler les reins contre le rouleau, me recroqueviller et tout oublier.
Les ouvriers arrivent toujours trop tôt sur un chantier. J’entends vaguement des éclats de voix sous le porche de l’immeuble. J’entrouvre des paupières collées par le sommeil mais ne voit rien. Un bouchon de neige ouatée occulte l’extrémité du tuyau et diffuse une lumière pure et protectrice. Je devrais me lever d’un bond et fuir; peut-être vont-ils me découvrir, alerter le chef de chantier, me traquer comme une bête ? Non, plus tard. Autant dormir, profiter tout mon sou de ce refuge. Trop courbatu, engourdi par la fièvre. A l’heure du déjeuner, ou mieux, ce soir, après la débauche, je me glisserai ni vu ni connu hors de ma cachette.
- Tu veux ça où ? interroge d’un ton bourru le chauffeur du camion au chef de chantier.
Le chef de chantier répond à un appel sur son portable. Il fait signe au chauffeur hargneux d’attendre un instant. Il ignore que Mimi a plusieurs rotations à boucler avant midi. Cette putain de cadence infernale que la direction lui impose pour gagner deux francs et six sous. Ces putains d’enfoirés de capitalistes seulement capables de grossir le pourcentage de chômeurs. Ces putains d’embouteillages sans fin, à cause des grèves dont ces putains d’enfoirés de directeurs à la mords-moi le noeud sont les premiers responsables ! Putain de tout ! Dans de tels moments, Mimi a un peu peur de la faiblesse de ceux qui nous gouvernent et, seul dans son camion, il enfle la voix pour chasser la trouille. Mimi a horreur qu’on le considère comme de la merde. Il patiente de mauvaise grâce puis, la conversation téléphonique s’éternisant, prend le mors aux dents, balaye du regard le chantier, aperçoit un tas d’ordures, là, recouvert de neige... Pas de place ailleurs ! Alors, pourquoi pas? C’est bien assez bon pour balancer la camelote.
Il faut peu de temps à une benne pour vider vingt mètres-cube de sable sur des bouts de bois pour coffrage, des gravats, un rouleau de vieille moquette... Il faut peu de temps à Mimi pour retrouver les embouteillages. Il a encore deux rotations à assurer avant midi. Il va falloir ruser. Heureusement, Mimi a fait deux ans le taxi avant de rencontrer Marie-Laure. Il connaît pas mal de raccourcis.